De « Le Beau Charcutier » à Don Quichotte, essai de Paul Newman, 20 octobre 2020

From The Handsome Pork-Butcher To Don Quixote Essay by Paul Newman October 20, 2020


Francis Picabia
Le Beau Charcutier
Peinture à l’huile, peignes en plastique et peigne en os sur toile
92,4 x 73,7 cm
Tate T07108
© ADAGP, Paris et DACS, Londres 2017

 

De « Le Beau Charcutier » à Don Quichotte.

Nous nous sommes penchés par-dessus le balcon : en contrebas, dans cet espace caverneux, tout s’agitait – béton, engins de chantier, gerbes d’étincelles. On m’expliquait obligeamment à quoi ressemblerait le résultat final. Je n’arrivais pas vraiment à me le représenter, mais c’était impressionnant. Je serrais contre moi un petit album de mes peintures abstraites, pour prouver mon engagement envers l’art au cas où la personne qui me recevait me le demanderait, mais ce ne fut pas nécessaire. J’ai obtenu le poste. Il s’agissait de travailler à la librairie de la Tate Modern, juste avant son ouverture, vers 1999 ou 2000, et je contemplais le Turbine Hall encore en chantier. J’ai fini par refuser : je vivais alors à Reading, j’étais attaché au collectif d’ateliers que j’avais rejoint, Open Hand Open Space, et le trajet, bien que faisable, m’aurait coûté trop cher, même à l’époque. Je n’étais pas prêt à prendre le risque de m’installer à Londres.

L’autre souvenir, plus marquant encore, de cette nouvelle métropole muséale s’est gravé en moi lors de ma première visite, à l’ouverture. Un tableau m’a arrêté net et m’a aussitôt ouvert bien des portes. Je m’échinais depuis un moment, sans satisfaction, sur des peintures abstraites qui ne menaient nulle part. Devant moi se trouvait ce portrait, étrange hybride maladroit d’un homme dandy sur un fond noir comme un tableau d’école, aux traits peints avec économie, façon dessin animé, y compris les lignes de ses mains expressives et d’autres mains : une main féminine caressante qui entre dans le cadre. Il y a quelque chose de porcin dans la représentation du personnage, qui semble maquillé. C’était très théâtral ; peut-être en partie un personnage féminin, ou l’évocation d’une drag queen. Je le trouvais assez androgyne, et il dégageait assurément une ambiguïté à bien des égards. L’œuvre avait une grossièreté gracieuse, à la fois flamboyante et mélancolique, avec dans les yeux du personnage un regard lointain, légèrement blessé. L’un des éléments qui me séduisaient le plus était le collage de peignes en plastique en guise de cheveux, qui exprimait l’alliance de raffinement suave et de prise de risque brute de cette image provocante, si désinvolte, contradictoire et directe.

Ce tableau, c’était Le Beau Charcutier de Francis Picabia, vers 1924-1926 et vers 1929-1935. Ces dates laissent deviner une peinture peut-être abandonnée, reprise, sauvée, métamorphosée, transformée… De fait, il émane du tableau une assurance indécise, comme d’une entité toujours en devenir.

Francis Picabia (1879-1953) a flirté avec les marges des mouvements dada et surréaliste avant de tourner le dos à l’establishment – le genre d’artiste que j’aime ; pourtant, je ne m’étais pas rendu compte, avant d’écrire cet article, que Le Beau Charcutier est le tableau qui illustre aujourd’hui sa biographie sur le site de la Tate. On y trouve davantage d’éclairages sur l’œuvre et ses différentes étapes d’évolution, notamment l’hypothèse qu’il s’agirait d’« un portrait satirique de l’éminent intellectuel et homme politique français Raymond Poincaré, membre de l’Académie française, président de la République de 1913 à 1920 et président du Conseil en 1922-1924 et 1926-1929 ». Un tableau anti-establishment, donc.

Mon regard sur le tableau a évolué au fil de plusieurs visites au début des années 2000, à mesure que je remarquais des détails, comme les plissements de la peinture rose de la peau, qui faisait un peu penser à de la laque ménagère. C’était un personnage imaginaire, un hybride fantastique sorti de l’imagination de l’artiste. Cela paraissait si évident : si je peinais et m’ennuyais dans ma façon de peindre, je pouvais tenter quelque chose de ce genre ; dans un tableau, on pouvait tout faire, de n’importe quelle manière. C’était une évidence, mais il faut parfois la voir devant soi pour la comprendre.

Un jour, dans mon atelier d’Open Hand Open Space, l’artiste d’à côté est entré et m’a trouvé en train de sautiller sur un pied. Ça l’a beaucoup amusé et il m’a cru fou : j’avais retiré ma chaussure et, sur un coup de tête, je l’avais vissée sur le tableau que j’étais en train de peindre. C’était mon moment « peigne de Picabia ». Je n’en ai aucune image, et c’était de toute façon, comme on pouvait s’y attendre, une peinture affreuse et sans intérêt. Mais l’artiste d’à côté a bel et bien raconté l’anecdote de la chaussure dans son discours de témoin à mon mariage, bien des années plus tard.

Je me souviens d’une séance de présentation dans un espace d’art de Birmingham, où chacun devait présenter une œuvre ou un objet qui l’inspirait ; j’ai présenté au groupe le tableau de Picabia. Mon attachement s’était alors atténué, mais l’une des personnes qui animaient la séance, une professionnelle respectée dans la région pendant un temps avant de partir ailleurs, a fait remarquer qu’elle ne connaissait pas l’œuvre et qu’il s’agissait peut-être plutôt d’illustration, ou quelque chose de ce genre – sur un ton plutôt critique. Le tableau détonnait parmi les exemples plus conceptuels et de meilleur goût présentés par les autres, et la remarque m’a un peu agacé, mais elle m’a donné la ferme résolution de me replonger dans l’œuvre.

Je crois qu’on peut voir son influence dans mes œuvres présentées dans l’exposition « Reflections » d’Aleph Contemporary, en particulier « Former Engine Driver » et « Fantastic Voyage », des tableaux plus anciens ; il a été révélateur de les montrer aux côtés de peintures plus récentes et d’y voir les fils narratifs qui les relient.

« Fantastic Voyage » et « Former Engine Driver » représentent des personnages marginaux, absurdes et caricaturaux, proches du Beau Charcutier, dans une filiation qui va des dernières peintures de Phillip Guston à la peinture figurative contemporaine. Ces deux tableaux jouent sur le thème d’un voyage maladroit à travers un paysage, ou plus précisément à travers un monde inventé par la peinture. La lutte renvoie aussi à celle de l’acte de peindre : que peindre, comment peindre, quand est-ce fini ? On croit que c’est terminé, mais le temps nous fait comprendre que ce ne l’est pas encore, alors le voyage continue… Dans Fantastic Voyage, cela est poussé jusqu’à un encombrement absurde : le thème de l’indécision et des corrections de trajectoire emprunté au tableau de Picabia, ainsi que les visages et crânes roses et boursouflés qui renvoient à la peau de peinture rose du Charcutier. L’absurdité de dessin animé est accentuée dans Former Engine Driver, inspiré de loin par un voyage au Nouveau-Mexique en 2006 avec l’artiste de l’atelier voisin, futur témoin à mon mariage. Il faisait partie d’un ensemble d’œuvres mêlant l’imagerie des cow-boys du désert à un intérêt pour le surréalisme. Je crois qu’il y avait, avec le personnage unijambiste, une vague référence à un tableau de Dalí, Construction molle avec haricots bouillis (1936).

 

Les tableaux Don Quichotte de l’exposition « Reflections » jouent sur la référence littéraire du voyageur ou de l’aventurier las, rejoignant un thème général : un voyage fait d’incertitude et d’indécision. Don Quichotte 1 comporte un double à l’arrière-plan ; peut-être une version de lui plus avancée dans le voyage, ou restée en arrière, dans le passé. Ce pourrait être un personnage qui tourne en rond… J’ai abandonné ce tableau très travaillé vers 2012, je m’y étais complètement perdu, mais j’y suis revenu cette année, en 2020, et j’ai achevé le voyage, en atteignant, je l’espère, cet équilibre fragmenté et maladroit entre figuration, paysage et abstraction, au bord de l’effondrement. Il rejoint en cela Fantastic Voyage. Je crois qu’il y a là une allusion à la lutte et à la progression dans le monde de l’art, à la recherche d’un lieu de repos fait de reconnaissance et d’acceptation.

L’interprétation de Don Quichotte dans ces deux tableaux s’inspire de la pochette de l’album Surf’s Up des Beach Boys (1971), qui traînait dans mon atelier et a fait germer l’idée d’une version de Don Quichotte. Cette pochette s’inspirait elle-même d’une sculpture, « The End of the Trail » (1828), représentant un Amérindien déraciné, affaissé sur son cheval, œuvre de James Earl Fraser (1876-1953).

Je peux aussi faire remarquer que la version de Frankenstein qui apparaît dans « Something in the Water », dans l’exposition « Reflections », ainsi que dans une étude antérieure, « The Substitute », doit peut-être sa posture résignée et tourmentée au Charcutier.

Les changements de cap, la lassitude du voyage, ainsi que les images et l’art poignants qui saisissent ce poids physique et mental peuvent exprimer l’expérience universelle d’un monde difficile à affronter. L’expression du Beau Charcutier de Francis Picabia saisit avec adresse un éclat fugace de cette incertitude.

Paul Newman

20/10/2020

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