« Je me place en un point d’origine reculé de la création, où je suppose des formules pour l’homme, l’animal, la plante, la pierre et les éléments, pour toutes les forces circulantes à la fois.
L’art est à l’image de la création, il vaut pour le premier comme pour le dernier jour. »
Paul Klee, Journal, 1916
Amour
J’aime et j’admire les tableaux de ces deux artistes, qui semblent si pleinement lumineux, libres et innocents.
Égalité
Paul Klee croyait encore possible une révolution socialiste lorsqu’il écrivit dans son journal que, pour lui, faire de l’art revenait à créer comme au commencement du monde.
Démystification
On dit que la révolution moderniste des années 1910 opposait la peinture abstraite à la représentation réaliste des choses. Vraiment ? C’est sûrement une vision bien étroite de ce qui s’est passé. Les grandes figures – Klee, Kandinsky, Mondrian, les deux Delaunay, Malevitch, rejoints désormais par la merveilleuse Hilma af Klint, dont les tableaux furent réalisés sous la dictée d’esprits avec lesquels elle communiquait lors de séances – n’étaient pas vraiment des techniciens faisant progresser l’art comme on fait progresser la science, ainsi que le laissent souvent croire les explications grand public de cette époque. C’étaient des bavards pleins de vie, qui avaient du cœur. Pourquoi tout ce qu’il y a de beau dans le fait d’être humain est-il voilé, demandaient-ils – pourquoi n’est-ce pas exposé au grand jour ? Les seuls mystères qui vaillent sont tournés en dérision, tandis que toute l’injustice infligée à chacun est mystifiée, au point qu’il semble impossible qu’il puisse exister autre chose.
Rêves
Après la torture et l’assassinat des dirigeants socialistes allemands en 1918, l’art de Klee, comme celui de tant d’autres merveilleux contemporains, devint une compensation pour une révolution perdue, qui ne s’était pas incarnée dans la vie réelle, au lieu d’en affirmer le caractère inéluctable. Ses tableaux sont une poésie visuelle dont le sens est une révolution de la paix et de la justice contre le système d’horreur dans lequel vivait tout le monde il y a cent ans, et qui poursuit aujourd’hui la destruction de tout ce qui est humain et de tout ce qui est naturel.
Bonheur
Les évocations dansantes et fantomatiques que Phil King fait surgir des grands chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art, modernes et prémodernes, Le Radeau de la Méduse et les corps parfaits néoclassiques, mi-mannequins d’atelier, mi-dieux – mettant la philosophie en actes –, ces grands moments de folie culturelle (n’oublions pas que c’est une histoire de la barbarie autant que de la civilisation) coexistant à égalité avec la vie ordinaire, la lumière et la nature qu’il voit tout autour de lui chez lui en France, avec l’actualité quotidienne tissée dedans et sa résistance à cette vie démente de mensonges ; et Joe Packer qui s’attaque de front à la couleur la plus impossible en peinture, le vert, auquel il nous fait croire par sa manière de faire naître un tableau en le taillant – sa manière de transformer accrétions, faux départs, ajouts, repentirs et enchevêtrements, avec la transparence, en un langage puissant, un langage visuel qui parle de vitalité et de mémoire, de nature et d’esprit –, ces deux peintres qui font de la surprise leur principe premier, qui travaillent avec foi dans les matériaux et dans le faire, et qui nous montrent le monde de l’imagination que William Blake, comme Klee, tenait pour la réalité, par opposition au théâtre de marionnettes rabougri qu’on nous présente comme « la vie » par des médias de masse dont la seule raison d’être est de pavoiser et de braire pour des maîtres qui sont en réalité des esclaves et qui ont détruit l’écosystème pour de l’argent – me rendent heureux.
Comment les regarder
Inutile de savoir quoi que ce soit pour saisir ce qu’ils font. Tout est déjà en vous.
Matthew Collings, février 2021

Phil King Joe Packer